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03-02-2016
Le livre de Victoire Ingabire en prison au Rwanda
Je viens d’achever la lecture de ce livre émouvant. Nous étions quelques uns à avoir participé financièrement aux frais de justice de cet interminable procès. La figure de cette jeune femme m’apparaissait d’autant plus sympathique.
Après 16 ans d’exil en Hollande, suite à la prise de pouvoir du FPR au Rwanda, Victoire Ingabire est donc revenue dans son pays afin de se présenter aux élections de 2010.
Dès sa descente d’avion, le 16 janvier 2010, elle proclame ses motivations :
« . Quel est l’objectif de notre lutte? Nous voulons que chaque Rwandais cesse d’avoir peur. Nous voulons éradiquer la pauvreté, la faim, le népotisme, la corruption et le clientélisme. Nous voulons combattre la dictature, l’injustice, une justice inéquitable pratiquée par les Tribunaux Gacaca, la prison et les Travaux d’Intérêt Général sans procès équitables. Nous voulons combattre l’exil qui empêche les enfants de connaître leurs parents et qui détruit les familles, les inégalités sociales, la discrimination, l’expropriation des biens ou des terres. Nous voulons que chaque Rwandais marche droit sans se cacher, sans avoir honte, nous voulons briser toutes les chaînes qui vous empêchent de vous sentir citoyens rwandais à part entière. » (p12)
Elle se rend aussitôt après au Mémorial du Génocide de Kigli, à Girozi :
« Je tiens à dire aujourd’hui que je suis revenue dans mon pays 16 ans après cette tragédie qui a eu lieu dans ce pays. Je sais très bien qu’il y a eu un génocide et des crimes contre l’humanité. Par conséquent, à mon retour après 16 ans dans un pays où de telles atrocités ont eu lieu en mon absence, ma conscience m’obligeait à passer d’abord par l’endroit qui conserve la mémoire de ces actes odieux. J’avais besoin de voir cet endroit et de me rendre compte de l’ampleur de ces tragiques évènements. Les fleurs que j’ai apportées sont un signe de reconnaissance des membres du parti FDU-Inkingi et de son Comité Exécutif. Ils m’ont dit de passer par ici et de vous réaffirmer que ce que nous souhaitons, c’est de travailler ensemble, afin de nous assurer qu’une telle tragédie ne se reproduira plus. C’est l’une des raisons pour lesquelles les FDU-Inkingi ont décidé de rentrer au pays pacifiquement, sans recourir à la violence alors que beaucoup de gens pensent que la solution aux problèmes du Rwanda est le recours à la lutte armée….
Il est clair que l’avènement d’une ère de réconciliation a un long chemin à parcourir. Il a un long chemin à parcourir parce que, si on considère le nombre de personnes qui ont été tuées dans ce pays, ce n’est pas quelque chose que l’on peut régler rapidement…
A titre d’exemple, si l’on passe en revue ce mémorial, on se rend compte qu’il ne se limite qu’aux victimes du génocide contre les Tutsis. Il est tout à fait évident que les crimes contre l’humanité commis contre les Hutus sont totalement ignorés. Les Hutus qui ont perdu les leurs souffrent aussi et se demandent: «Quand est-ce que nos morts seront aussi commémorés»? Pour que nous puissions parvenir à une véritable réconciliation, nous devons faire preuve d’empathie avec la souffrance de tout un chacun. Il est important que les Hutus qui se sont rendus coupables de massacres contre les Tutsis soient punis. Il est également important que ceux qui ont tués les Hutus comprennent qu’ils doivent répondre de leurs actes ignobles. En outre, il est important que le peuple rwandais, toutes ethnies confondues, comprenne que nous devons nous unir, nous respecter les uns les autres, et construire ensemble notre pays dans la paix. Ainsi, l’objet de notre retour au pays est d’examiner les voies et moyens de commencer ensemble ce long processus de réconciliation et de trouver un moyen de bannir à jamais l’injustice afin que nous puissions tous, peuple rwandais, vivre ensemble en pleine liberté dans notre pays. »
Cela suffisait. Trois semaines après, c’étaient les premières convocations par les autorités rwandaises. Elle est accusée d’avoir l’idéologie du génocide et de complicité avec le terrorisme.
On lui refuse alors d’enregistrer son parti. Le lecteur suit pas à pas les poursuites judiciaires, les interdictions de déplacements et de meetings pour arriver à l’emprisonnement et au long procès politique, à la fabrication de preuves qui aboutiront à 15 ans d’emprisonnement : 7 convocations par la police pour des interrogatoires dans les 3 mois qui suivent son arrivée au Rwanda, jusqu’à la première incarcération le 21 avril 2010.
Le gros travail des accusateurs sera de monter des preuves de complicité avec un mouvement terroriste à l’extérieur du Rwanda dont on a du mal à prouver l’exsitence.
Le 27 mai, c’est le tour de son avocat, citoyen des États-Unis, d’être arrêté pour négation de génocide et atteinte à la sécurité de l’État.
Entre temps, les élections se passent et le Président Paul Kagame est plébiscité le 9 août avec 93% des voix.
Outre les procédés d’une dictature pour humilier ses opposants et fabriquer des preuves contre eux, on découvre une Victoire Ingbire donnant un sens à sa lutte au quotidien pour ses droits en prison. Après avoir obtenu le bon fonctionnement de la lumière électrique de sa cellule, elle fait remarquer à l’un de ses gardiens :
« Voyez-vous, si chacun pouvait accomplir son devoir comme il faut, il y aurait de la lumière là où il le faut et les portes des douches et des toilettes seraient partout remises en état. Si je ne vous avais pas critiqué, si je ne vous en avais pas parlé, aujourd’hui ces toilettes et ces douches seraient encore sans porte et dans les ténèbres. Il faut accepter des critiques constructives, et c’est cela que j’aimerais que les autorités de notre pays comprennent et acceptent. Est-ce que vous comprenez maintenant pourquoi je suis en prison ? » (p85)
En lisant ce livre, on est convaincu que Victoire Ingabire aurait fait une bonne présidente, aussi bien à cause de son courage pour s’attaquer aux vices de fonds de la société qu’à cause de l’humanité avec laquelle elle s’adresse à ses interlocuteurs du moment : le personnel du régime et les codétenus qui lui sont envoyés pour la surveiller.
Autant de qualités aussi rares que nécessaires à l’existence de nos démocraties.
Publié par Pierre Raffin dans Migrations - International - Rwanda, Témoignage | RSS 2.0








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